PREMIER SERMON POUR LE PREMIER JOUR DU CARÊME.

Publié le 8 février 2008 par Jean-Baptiste Balleyguier

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  • Pendant tous le Carême, CathoWeb vous proposera les textes de St Bernard sur la question. Avec un peu de retard, voici un premier sermon sur le Mercredi des cendres.

  • 1. Nous entrons aujourd’hui, mes bien-aimés, dans le saint temps du carême, dans le temps destiné aux combats du chrétien, car les observances du carême ne sont pas faites pour nous seulement, elles le sont pour tous ceux qui nous sont unis par les liens de la foi. Après tout, pourquoi le jeûne du Christ ne serait-il pas commun à tous les chrétiens ? Pourquoi les membres ne suivraient-ils point leur chef ? Si nous recevons les biens des mains de ce chef, pourquoi n’en accepterions-nous point aussi les maux ? Voudrions-nous donc n’avoir de commun avec lui que ce qui est agréable, non aussi ce qui est triste et pénible ? S’il en est ainsi, nous montrons assez que nous sommes des membres indignes d’une pareille tête. En effet, tout ce qu’il souffre, c’est pour nous qu’il l’endure ; s’il nous en coûte trop de travailler avec lui à l’oeuvre de notre salut, en quoi pourrons-nous après cela unir nos rouvres aux siennes. Il n’y a pas grand mérite de jeûner avec Jésus-Christ quand on doit s’asseoir avec lui à la table de son Père, et il n’y a rien de bien surprenant. que le membre souffre avec la tête, quand il doit être glorifié avec elle. Heureux le membre qui aura en toutes choses adhéré à la tête, et qui l’aura suivie partout où elle sera allée. Après tout, s’il lui arrive de se séparer d’elle et d’en être retranché, il est inévitablement privé de vie à l’instant même ; car toute partie du corps qui ne tient plus à la tête, perd, à ’l’instant, le sentiment et la vie. Mais il ne manquera point d’êtres qui s’en emparent et qui lui servent de tête. On verra germer de nouveau pour elle une racine pleine d’amertume, et repousser la tête venimeuse que la femme forte, je veux dire l’Église notre mère, avait, jadis écrasée, 1e jour où elle enfanta, à l’espérance de la vie, celui qu’une mère, selon la chair, avait fait enfant de colère.

    2. Alors quiconque a les yeux du coeur ouverts, et sait regarder de l’oeil de l’esprit, apercevra un monstre horrible ayant un corps d’homme et une tète de démon. C’est peu que cela, usais le dernier état de cet homme sera certainement pire que le premier ; car la tête du serpent, qui avait été coupée, ne repoussera qu’avec sept autres tètes pires qu’elle ; qui ne tremble en entendant ces choses ? Irai-je donc prendre les membres de Jésus-Christ pour en faire les membres du démon ? Serai-je assez malheureux pour aller me joindre au corps de Satan, après m’être séparé de celui du Sauveur ? Ah ! mes frères, Dieu nous préserve à jamais d’un si exécrable échange. C’est pour moi le plus grand des bonheurs, ô tête glorieuse que les anges brûlent du désir de contempler, de m’attacher à vous. Je veux vous suivre partout où vous irez. Si vous passez par le feu, je ne me séparerai point de vous, il n’est point de maux que je redoute, parce que vous êtes avec moi. Vous vous chargez de mes douleurs, et vous souffrez pour moi, vous passez par l’étroit sentier de la passion, pour frayer à vos membres qui vous suivront une voie large et facile. " Qui doue pourra nous séparer de 1a charité de Jésus-Christ (Rom. VII, 35) ? " N’est-ce point elle qui donne la force et l’accroissement aux liens et aux jointures de tous les membres du corps. C’est le bon mastic dont parle Isaïe (Is. XLI, 7). C’est elle qui fait goûter à des frères, le plaisir et le bonheur de vivre unis. Elle est ce parfum répandu sur la tête qui descend de la tête sur la barbe, et jusques sur le bord du vêtement (Psal. CXXXII, 1), en sorte qu’il n’est pas un fil qui n’en soit embaumé. En effet, c’est dans la tète due se trouve la plénitude des grâces , d’où nous avons tous reçu nous-mêmes celles que irons avons ; c’est dans la tète que réside toute la miséricorde, la source intarissable de la bonté divine, et l’inépuisable abondance des parfums spirituels, selon ce qui est écrit : " Le Seigneur vous a oint d’une huile de joie, de préférence à tous ceux qui ont part à votre gloire (Psal. XLIV, 8). " Mais l’huile que le Père avait si abondamment versée sur cette tête, n’a point empêché Marie de l’arroser à son tour. Les disciples en murmurèrent, il est vrai, mais la Vérité répondit pour elle, et dit qu’elle avait fait une bonne oeuvre.

    3. Eh bien ! qu’est-ce que l’Évangile nous ordonne aujourd’hui ? " Pour vous, dit-il, lorsque vous jeûnez, parfumez votre tête. " Quelle condescendance admirable ! L’esprit du Seigneur repose en lui, puisqu’il l’a oint, et néanmoins il évangélise les pauvres et leur dit : " parfumez votre tête. " Dieu le Père se complait en son Fils, et pendant que sa voix retentit dans les cieux, l’Esprit-Saint descend sous la forme d’une colombe. Pensez-vous, mes frères, due le saint Chrême fit défaut au baptême du Christ ? Le Saint-Esprit se repose sur lui, qui osera douter qu’il ait été oint par lui ? " Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis toutes mes complaisances (Matth. III, 17). " Ne s’exhale-t-il point de ces mots tout un parfum d’onction spirituelle ? Le Père a oint son Fils de préférence à tous ceux qui ont part à sa gloire, parce qu’il se complait en lui beaucoup plus qu’en tous les autres, attendu qu’il l’aime d’un amour divin, inconnu à toute créature. Le Père, dis-je, a donc oint son Fils de préférence à tous ceux qui partagent sa gloire, il a accumulé sur lui toutes les Chrêmes de bonté, de mansuétude et de douceur, et fa rempli abondamment des entrailles de sa miséricorde et de sa pitié. Lorsqu’il l’eut oint il nous l’envoya, et nous le fit voir plein de grâce et de miséricorde. Oui, voilà comment notre chef fut oint par son Père, et cela ne l’empêche point de nous demander de l’oindre encore nous-mêmes, car il nous dit : " Lorsque vous jeûnerez ayez soin d’oindre votre tête. " Eh quoi, la source intarissable demande de l’eau à un mince ruisseau ? Oui, elle lui en demande, ou plutôt elle la lui redemande, car les eaux reviennent à la source d’où elles sont parties pour s’en écouler de nouveau.

    4. Ce n’est pas toutefois parce qu’il est clans le besoin, que le Christ redemande ce qu’il vous a donné, mais c’est afin de vous conserver tout ce que vous voudrez bien lui rendre. De même que l’eau d’un fleuve, si elle cesse de couler, se corrompt, et arrête en même temps, par une sorte. d’inondation, le cours des eaux qui surviennent, ainsi en est-il de la grâce, elle cesse de couler dès qu’elle ne revient plus à sa source, et, non-seulement elle cesse de s’accroître chez l’ingrat, mais de plus celles qu’il a reçues tournent à sa perte. Au contraire, celui qui se montre fidèle en de petites choses se rend digne d’une récompense plus grande. Parfumez donc votre tête en rapportant à celui qui est ai dessus de vous, tout ce que vous avez de dévotion, de bonheur et d’amour. Oui, parfumez votre tête, c’est-à-dire rapportez-lui toutes les grâces que vous en aviez reçues, et recherchez sa gloire bien plus que la vôtre. Or, celui-là seul parfume le Christ, qui répand lui-même une bonne odeur de vertu en tous lieux. Sachez que c’est contre les hypocrites qu’il a parlé ainsi, car il a dit : " Ne ressemblez point aux hypocrites (Matth. VI, 16). " Le Seigneur n’interdit point par-là toute espèce de tristesse, mais celle qu’on affecte d’avoir quand on se trouve en public, car il est dit ailleurs : "Le coeur des sages est volontiers là où se trouve la tristesse (Eccl. VII, 5), " et saint Paul ne regrette point d’avoir contristé ses disciples, puisque leur tristesse a contribué à leur salut (II Cor. VII, 8). Or telle n’est point la tristesse des hypocrites, parce qu’elle n’est point dans leur lune mais uniquement sur leur visage, car ils affectent de paraître avec un air abattu (Matth. V., 6).

    5. Au reste, remarquez bien que le Seigneur n’a pas dit : ne soyez pas tristes comme ; les hypocrites, mais "ne leur ressemblez, pas , " c’est-à-dire, n’affectez point comme ceux-là d’être tristes. On dit, en effet, vulgairement en parlant d’un homme, il fait le triste, ou bien il. fait le superbe ; et encore, ceux qui vantent votre bonheur vous trompent ; il y a beaucoup d’autres tours semblables, à l’usage de la feinté plutôt que de la vérité. " Pour vous, quand vous jeûnez, parfumez votre tête et lavez votre visage. " Ils affectent un air abattu, à vous, on, recommande ; de vous laver la figure ; or, la figure signifie ici les actions de la vie qui paraissent au dehors. Voilà ce qu’un fidèle serviteur du Christ lave avec soin, afin de n’y rien laisser qui choque les regards ; l’hypocrite, au contraire, leur donne un air d’abattement, en affectant toute sorte de singularités et de pratiques extraordinaires. Il ne parfume point non plus sa tête, dont toutes les pensées sont loin du Christ, et que charment seulement les vaines louanges des hommes. Il aime mieux se parfumer lui-même, pour s’enivrer de la bonne odeur de l’opinion qu’il a de lui, ou bien encore, comme il est manifeste que le Christ n’est pas le chef de l’hypocrite, il ne parfume même point sa tête, quelle qu’elle soit, attendu que son esprit se complaît, non point dans le témoignage de sa conscience, mais uniquement dans l’estime des hommes. Les vierges folles disaient aux vierges sages : "Donnez-nous de votre huile (Matt. XXV, 8)" pourquoi cela ? Parce qu’elles n’en avaient point dans leurs lampes ; mais ce n’est pas le fait de vierges prudentes de donner ainsi de l’huile aux autres. Elles ne voudraient pas en recevoir, comment en donneraient-elles ? Mais écoutez un Prophète à qui Dieu avait révélé les impénétrables secrets de sa sagesse : " L’huile du pécheur, dit-il, ne parfumera point ma tête (Psal. CXI., 5). " Voilà, l’huile qu’achètent les hypocrites, mais comme dit le Seigneur : " En vérité, ils ont reçu leur récompense. Ils affectent, en effet, de paraître avec un visage pâle et défiguré, pour faire voir aux hommes qu’ils jeûnent (Matt. VI, 16). " Voyez-vous comment en deux mots il signale les habitudes de singularité des hypocrites et condamne leur vanité ? Mais remarquez aussi comment en quelques mots, il nous engage à faire de bonnes oeuvres devant Dieu et devant les hommes : " Parfumez votre tête, dit-il, et lavez votre visage. " En d’autres termes : ayez soin de vous montrer toujours au dehors d’une conduite irréprochable, mais en ayant soin de vous rendre dignes de la grâce de Dieu ; et ne recherchez point votre gloire, mais celle de votre Auteur devant les hommes.

    6. On peut encore entendre par ce visage lavé. une conscience pure, et par cette tête parfumée, une âme dévote. Mais si on les prend en ce sens, il semble alors que les paroles du Sauveur sont dirigées particulièrement contre deux défauts propres aux personnes qui jeûnent. En effet, les uns jeûnent par ostentation, c’est à eux qu’il est dit : " Lavez votre visage. " Les autres jeûnent avec impatience et murmure ; ce sont ceux qui ont besoin de se parfumer la tête. Or, par la tête, il faut entendre les dispositions intérieures de l’âme, qui se trouvent parfumées dans le jeûne, lorsqu’on est spirituellement heureux de jeûner. Il vous semble peut-être que je m’explique d’une façon bien nouvelle, quand je dis que le jeûne parfume ? je vais plus loin, je prétends même qu’il engraisse. En effet, n’avez-vous jamais lu dans les Saintes Lettres " qu’il doit les nourrir dans la faim (Psal. XXXII, 10) ? " Le jeûne du corps est donc l’onction de la tête ; et les privations de la chair, la réfection du coeur. Après tout, pourquoi ne verrais-je point une onction dans ce qui guérit nos blessures et adoucit les tourments de la conscience ? Que l’hypocrite achète donc au prix de son jeûne l’huile du pécheur ; pour moi, je ne vends point mon jeûne, je m’en sers comme d’une huile dont je me parfume. " Parfumez votre tête, "est-il dit, de peur que le murmure ou l’impatience n’entrent dans votre âme". Ce n’est même pas encore assez ; mais "glorifiez-vous dans la tribulation" (Rom. V, 3), selon le mot de l’Apôtre. Oui, glorifiez-vous, mais sans jamais céder à une pensée de vanité, afin que votre figure soit pure de l’huile du pécheur.



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